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samedi 2 août 2014

Une journée particulière

Gananoque, Canada, bar-livres
Avec mon vieux téléphone, j'ai pris en photo ce bar dans un village au bord du lac Ontario. Un bar parfait pour une lectrice, constitué de piles de livres, et qu'on l'imagine attenant à une bouquinerie, rétro juste ce qu'il faut, des étagères bien remplies de neuf et d'occasion, des gens qui s'installent un moment pour découvrir, boire un verre, bavarder (en réalité, le bar est attenant à une boutique de vêtements vintage qui fait aussi brocante. Hipster, comme diraient mes ados. Ce qui n'empêche pas les clients de s'installer et bavarder).
Quelques minutes, j'ai rêvé de tenir un tel bar, servir des bières aux passants et des limonades aux enfants. Ai pensé que même les poivrots, je les supporterais stoïquement, si j'avais choisi d'être là (quand j'étais enfant, les samedis à midi, mon père m'emmenait avec lui au café La coupole, où il buvait un pastis avec des connaissances du quartier. J'avais toujours peur des poivrots, malgré la présence rassurante de mon père et le diabolo qu'il commandait pour moi et qui me motivait spécialement à l'accompagner, en plus de la fierté d'être associée à cet événement hebdomadaire). Mais je n'avais pas choisi d'être là, je prenais juste une photo de cet endroit insolite, en rêvassant et pensant à une bibliothécaire.
Un rêve éveillé, un de plus, un pour rien. Je rêve de changer de vie, comme à chaque fois en vacances, d'ouvrir une crêperie, un café, une librairie, un cabinet de voyance extralucide. M'installer dans un endroit que j'aurais vraiment adopté, et pour longtemps, alors que je n'ai choisi aucun des endroits où j'ai vécu jusqu'à présent et que je n'envisage toujours que de partir. Ou bien, dans un immense élan de surprise heureuse, être emportée au loin par un prince charmant, ne plus rien avoir à porter ni supporter, devenir princesse. Comme m'avait dit une fois ma psy, c'est assez contradictoire, de rêver à la fois de poser ses propres choix et d'être totalement prise en charge. Oui, j'avais acquiescé. En même temps, ça a à voir avec l'Autre, ce n'est pas sorcier à comprendre quand même. Ca a aussi avoir avec la bougeotte, bien sûr. Fuir ses responsabilités.
Chaque matin de vacances, j'ouvre les yeux en ayant rêvé une autre vie que la mienne. Me demande comment ce serait, sans compagnon, sans enfant (situation pourtant difficile à imaginer parce que j'ai toujours été incluse (embourbée) dans un schéma familial). Comment ce serait, un autre métier, plus dur physiquement, si je serais moins grosse, plus ridée, plus lasse, moins torturée. Comment ce serait, si à tel ou tel moment, j'avais fait un autre choix. Si, par exemple, j'avais appris à me lever très tôt et m'étais déshabituée de disposer de mes week-ends. Ou si j'avais déjà empoché un paquet d'argent, si j'avais eu le sens du commerce. Je me demande, c'est d'ailleurs pour ça que j'aime autant L'insoutenable légèreté de l'être. Je suis comme Tomas dans L'insoutenable légèreté, je me demande mais laisse le cours des choses, ou l'Autre, décider pour moi. Je ne change pas de vie, tout reste identique, d'ailleurs je ne vais pas tarder à prendre des résolutions de rentrée bien contraignantes, qui me fixeront encore plus à mes rails quotidiens. Adieu, le fugace rêve de bar-livres. En attendant, je regarde la photo. Quand je serais rentrée aussi, je la regarderai, et le lac Ontario, tâche bleue de la mappemonde affichée sur le mur de la cuisine, un rêve de plus. Une journée particulière.

mardi 28 mai 2013

Patchwork citationnel

Moby DickQuand je me sens des plis amers autour de la bouche, quand mon âme est un bruineux et dégoulinant novembre, quand je me surprends arrêté devant une boutique de pompes funèbres ou suivant chaque enterrement que je rencontre, et surtout lorsque mon cafard prend tellement le dessus que je dois me tenir à quatre pour ne pas, délibérément, descendre dans la rue pour y envoyer dinguer les chapeaux des gens, je comprends alors qu’il est grand temps de prendre le large.

Melville, Moby Dick

 
 
Le Petit PrinceSi je vous ai raconté ces détails sur l'astéroïde B 612 et si je vous ai confié son numéro, c'est à cause des grandes personnes. Les grandes personnes aiment les chiffres. Quand vous leur parlez d'un nouvel ami, elles ne vous questionnent jamais sur l'essentiel. Elles ne vous disent jamais: "Quel est le son de sa voix ? Quels sont les jeux qu'il préfère ? Est-ce qu'il collectionne les papillons ?" Elles vous demandent: "Quel âge a-t-il ? Combien a-t-il de frères ? Combien pèse-t-il ? Combien gagne son père ?" Alors seulement elles croient le connaître. Si vous dites aux grandes personnes: "J'ai vu une belle maison en briques roses, avec des géraniums aux fenêtres et des colombes sur le toit..." elles ne parviennent pas à s'imaginer cette maison. Il faut leur dire: "J'ai vu une maison de cent mille francs." Alors elles s'écrient: "Comme c'est joli !"

Saint-Exupéry, Le Petit Prince

 
L'insoutenable légèreté de l'êtreSi chaque seconde de notre vie doit se répéter un nombre infini de fois, nous sommes cloués à l'éternité comme Jésus-Christ à la croix. Cette idée est atroce. Dans le monde de l'éternel retour, chaque geste porte le poids d'une insoutenable responsabilité. C'est ce qui faisait dire à Nietzsche que l'idée de l'éternel retour est le plus lourd fardeau.
Si l'éternel retour est le plus lourd fardeau, nos vies, sur cette toile de fond, peuvent apparaître dans toute leur splendide légèreté.
Mais la pesanteur est-elle vraiment atroce et belle la légèreté ?

Milan Kundera, L'insoutenable légèreté de l'être





Objet a. Selon J.Lacan, objet cause du désir.
ENCYCL. L'objet a [petit a] n'est pas un objet du monde. Non représentable comme tel, il ne peut être identifié que sous formes d'"éclats" partiels du corps, réductibles à quatre : l'objet de la succion (sein), l'objet de l'excrétion (fèces), la voix, le regard.

Roland Chemama (dir.), Dictionnaire de la psychanalyse

 Un style, c’est arriver à bégayer dans sa propre langue. C’est difficile parce qu’il faut qu’il y ait nécessité d’un tel bégaiement. Non pas être bègue dans sa parole, mais être bègue du langage lui-même. Etre comme un étranger dans sa propre langue. Faire une ligne de fuite. Les exemples les plus frappants pour moi: Kafka, Beckett, Gherasim Luca, Godard.

 
Gilles Deleuze, Claire Parnet, Dialogues