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jeudi 30 décembre 2021

Une vieille dame qui s'éteint, c'est une bibliothèque qui brûle

Il y a quelques années, j'avais déjà écrit un texte sur le même thème. Avec la disparition de quelqu'un s'évanouit aussi son histoire... Ici, celle de la grand-mère de mes enfants, décédée en août 2021, dont je restitue quelques fragments. 

L'histoire de Maria del Pilar, dite Ika, est en effet l'histoire d'une personne singulière prise dans les bouleversements historiques qui ont marqué le 20ème siècle en Europe.

Elle est née en 1932 dans une Espagne alors toute jeune République. Son lieu de naissance, en Murcie, est la ville où travaillait son père, infirmier militaire dans la marine espagnole. Son enfance est marquée par la guerre d'Espagne. En 1939, lors de la prise du pouvoir par les Franquistes, son père fuit l'Espagne pour l'Algérie, laissant derrière lui sa famille.

Ika retourne alors, avec sa mère et ses deux frères, au village d'origine de la famille, en Aragon. Pendant les années d'enfance, qui sont aussi celles de la deuxième guerre mondiale, la famille subit la faim et la honte. A l'école, les enfants doivent dire que leur papa est mort. Ils se font traiter de rojos, rouges, l'injure adressée au camp républicain. La maman travaille dur pour nourrir ses enfants. L'ambiance est joyeuse au village, tout le monde se connaît, les liens familiaux sont forts et laisseront à Ika une grande nostalgie. Au village, on ne l'appelle pas Maria del Pilar, qui est son nom d'état-civil, en hommage à la Vierge du Pilier de Saragosse. Elle est nommée Pilarin, la petite Pilar, car elle est toute jeune.

Ayant quitté l'école tôt, elle apprend le métier de culottière, c'est-à-dire la couture spécialisée de la fabrication des pantalons. A 21 ans, Ika est enfin majeure. Elle obtient un passeport pour voyager à l'étranger et retrouver son père. La famille a reçu quelques lettres de lui, au fil des années, elle sait qu'il est installé à Oran. La voilà donc partie, seule, en bateau, ce qui était plutôt audacieux, en 1953, pour une jeune fille de 21 ans qui ne parlait pas un mot de français et n'avait plus revu son père depuis ses 7 ans.

Le père, retrouvé, travaille comme infirmer libéral en Algérie. Il est communiste et manie l'esperanto. Il russifie le prénom de sa fille. La voilà surnommée Pilarika, puis simplement Ika. Très vite, ses frères et sa mère rejoignent Ika. Les parents ne parviennent pas à se réconcilier, la mère d'Ika repart bien vite en Espagne, mais les enfants sont heureux. Le frère aîné d'Ika épouse une Française. Ils s'établiront plus tard en Espagne. Son frère cadet épouse une hispano-cubaine, fille d'un ancien combattant des Brigades internationales ami du père, ils s'établiront plus tard en France. 

A un thé dansant, le jour de Noël 1953, Ika rencontre un jeune militaire français, Geronimo, qu'elle épouse en 1957, au retour de Geronimo d'Indochine. La famille de Geronimo est pied-noire francophone, originaire d'Espagne. Avec eux, Ika apprend le français et retrouve une chaleur familiale qu'elle avait perdue. Souvent, elle dit que ses belles-sœurs Suze et Camille sont comme ses sœurs, et que sa belle-mère, Mamie, est comme sa mère.

Mais bientôt, la grande histoire et ses bouleversements rattrapent la famille . La décolonisation est en marche. La guerre d'Algérie s'intensifie. Charles nait en 1959, peu de temps après le retour au pouvoir du général de Gaulle qui a adopté comme slogan "Tous Français de Dunkerque à  Tamanrasset". Le bébé est prénommé Charles en hommage au Général. Ou en hommage à Karl Marx, pour faire plaisir au grand-père communiste, on ne sait pas.
En 1960, Ika et Geronimo quittent l'Algérie pour l'Allemagne où Geronimo a été muté. Une autre guerre, plus feutrée, s'y déroule : la guerre froide. Vladimir naît en RFA. Peut-être s'appelle-t-il ainsi en hommage à Lénine, on ne sait pas. Ce qui est sûr, c'est que les enfants d'Ika et Geronimo sont pris eux aussi dans les soubresauts de l'histoire européenne. Chacun est né dans un pays aujourd'hui disparu.

De Grenoble et des Alpes, au début des années 1960, la famille ne connaît rien, à part une carte postale envoyée par Suze qui est partie en colonie de vacances en Isère, dans les années 50. Le mari de Camille y poursuit ses études, Camille et lui s'y sont installés. Suze, son mari et ses enfants les rejoignent avec mamie, quelques mois après l'indépendance, tout espoir de rester en Algérie ou d'y retourner ayant disparu avec le massacre des pieds-noirs d'Oran par le FLN le 5 juillet 1962. Quelques temps plus tard, Geronimo et sa famille les rejoindront.  Les débuts sont durs, comme pour beaucoup de pieds-noirs débarqués d'Algérie. Ika coud à façon pour mettre du beurre dans les épinards tout en élevant ses garçons. Vaille que vaille, chacun trouve un travail et participe à la vie économique d'une France qui ne connaît pas la crise.

Ce sont là encore de belles années, Les enfants grandissent, les étés se passent en Espagne, les dimanches en repas de famille dans la maison du Grésivaudan. Les paysages alpins deviennent le quotidien. Le père d'Ika s'est lui aussi installé dans la banlieue de Grenoble.

Puis arrivent les années 80 et 90, les petits-enfants naissent. Entre temps, Ika et Geronimo ont pris leur retraite dans le Sud de la France, retrouvant la Méditerranée de leur jeunesse. Ils ne s'entendent plus, se séparent. La dernière fois qu'ils se parleront, ce sera le jour de Noël 2009, 56 ans jour pour jour après leur première rencontre le jour de Noël 1953.

En 2010, à son décès, les cendres de Geronimo sont répandues au large de la Méditerrannée, Mare Nostrum, celle qui relie la France, l'Algérie et l'Espagne.   Ika souhaitait la même chose pour elle, ainsi soit-il.

mardi 23 août 2016

Faire le vide


J'ai souvent observé que la question de garder ou pas ses livres divise. Des ami.e.s m'ont expliqué que c'était inconcevable, de se débarrasser d'objets tant aimés. Que parfois, on les relisait. Et puis non, des livres, ça ne se cède pas, c'est tellement bon de les conserver autour de soi. C'est joli. Ca représente un pan de la vie, une rencontre, une sensibilité, un partage, un souvenir. Etc. Etc.

Une autre fois, une bouddhiste m'a dit qu'à l'occasion d'un déménagement, elle avait éprouvé un grand besoin de s'alléger. Alors, elle avait donné la plupart de ses affaires, dont ses livres, puisqu'on ne les rouvre jamais.

Je suis en train de passer du paragraphe 1 au paragraphe 2. Ca déborde de partout et je suis comme un vieux disque dur prêt à se convertir au bouddhime : usée, saturée. Je ne peux plus emmagasiner davantage, encore bourrer dans les étagères, arranger pour que ça tienne, ne rien retrouver. Je ne peux plus entasser dans mon cerveau non plus. Je voudrais que lui et mon salon se transforment en un grand espace zen et blanc. Eternal Sunshine of the Spotless Mind.

La seconde d'après, ça me manquerait, j'imagine. Ce vide, ce grand blanc, de quoi serait-il fait ? Ne plus voir les noms d'auteurs, Huston, Hustvdet, Ishiguro ou Murakami dans la bibliothèque, ne même plus voir de bibliothèque. Les belles collections Actes Sud dont j'aime la couleur, le graphisme, l'odeur, le contenu. Ma mémoire s'évanouirait, je m'évanouirais. The Lady Vanishes.

Pourtant, je me dis souvent que les mails et le blog suffisent largement à garder une trace de mes lectures. Que je suis passée à autre chose, au numérique, c'est là que je lis, que je vis. C'est là que j'oublie, m'oublie. Et puis au fond, je m'en fous complètement, de ces lectures. Who cares.

Je suis clivée, perdue entre deux mondes, entre deux postures. Comme toujours, hein.

Un pas vers le nouveau monde, disperser une partie de mon stock et de celui de mes enfants. Ce n'est pas faute d'avoir aimé leur lire les albums de l'Ecole des Loisirs (ah, Grosse colère, quel bonheur...). Mais voilà, il est temps de mettre de l'ordre, faire des paquets pour respirer à nouveau. Hier, c'était Vénus qui recevait le sien. Aujourd'hui  ce sera Nounou. Demain, peut-être ma petite voisine de 5 ans, celle qui ne veut pas déménager sur un bâteau parce qu'alors on n'habiterait plus à côté... Le reste, direction Emmaüs.

samedi 19 septembre 2015

Prenez un livre, laissez en un

Prenez un livre
Ce serait formidable que de savoir créer une si belle boîte et de l'installer près de chez soi. La photo ci-contre est québécoise. L'initiative de départ est américaine, c'est le mouvement Free Litttle Library qui consiste à échanger des livres de façon informelle et gratuite. On prend, on dépose, dans une petite biblio-maison bien abritée, c'est joli et simple.

Mon père la semaine dernière me racontait qu'il avait mis devant chez lui une cagette remplie des pommes de son jardin, avec un panneau : "servez-vous !". Ca lui faisait plaisir. Je me dis que ca me ferait tout autant plaisir de donner des livres que j'ai aimés et que je ne sais plus où mettre...

jeudi 23 juillet 2015

La Bibliothèque

BNF Bibliothèque François Mitterrand
Je connais peu d'environnements aussi apaisants et propices à la réflexion que la Bibliothèque Nationale de France. La promenade pour s'y rendre traverse le beau jardin Yitzhak Rabin, puis la Seine. A l'arrivée, l'air est frais, climatisé. Il faut s'armer de patience, arpenter de longs couloirs quasi-déserts avant d'atteindre les salles de lecture. La nature presque sauvage du patio se laisse regarder par les baies vitrées, mais impossible d'y accéder, le travail ici ne se conçoit qu'en milieu clos.

Les sons sont étouffés dans l'épaisse moquette, si bien qu'on est presque surpris d'entendre des voix à proximité des rares lieux où la conversation est autorisée. Vérification de la carte de lecteur, chuchotement de rigueur, un peu comme au couvent. Une salle immense, de grandes tables éclairées, il est temps de s'installer, dans le silence. Si besoin, un employé viendra aimablement rappeler les règles de bonne conduite à ceux qui ne les respectent pas.
 
Je me sens comme un moine dans un monastère, étudiant laborieusement, à l'écart du monde, dans le respect des règles, avec la marche lente et répétée comme compagne. Car à part lire et écrire, tout en ce lieu nécessite des pas : marcher longtemps pour obtenir un café, marcher longtemps pour aller aux toilettes, marcher longtemps pour revenir au vestiaire chercher un mouchoir, marcher encore pour rejoindre sa place.

La bibliothèque exige des pas lents et des gestes mesurés, de la délicatesse, de la détermination, de la concentration. Entre les murs épais des salles d'études, on a la sensation physique de sa mission de conservation du patrimoine, de sa grandeur et de sa solidité. Les documents sont bien classés et bien protégés, nous aussi, on voudrait camper à l'abri de ses murs, éternellement hébergé dans l'antre de la bête. Se laisser écraser de cette puissance tutélaire, disparaître. La mère-bibliothèque invincible enveloppe et avale ses enfants-lecteurs. S'agit-il de les dévorer, finira-t-elle par les régurgiter, la journée terminée ? A la fin, on ne sait plus si on est au cœur du plus merveilleux endroit du monde, ou dans le système totalitaire le plus abouti. Le dilemme de la fusion maternelle, au bout du compte.

mardi 5 mars 2013

Lire chez les autres

Lectrice
Lire chez les autres. Ca permet de les connaître, d'entrer en relation d'une autre façon. Je regarde les titres sur les étagères. Y'a-t-il des polars, des dictionnaires, des livres d'art ? Comment est-ce rangé : par auteur, par collection, en piles verticales, horizontales ? Parfois, je tombe sur un amateur de livres de poche qui classe par éditeur et sur plusieurs rangées. Quelqu'un qui apprécie les repères colorés et lutte contre le manque de place, on se ressemble. D'autres fois, c'est le désordre, on ne sait par où commencer... une invitation à déambuler...

Les titres sont-ils en langue française ? Une bibliothèque dans une autre langue semble étrange, difficile voire décourageante. Mais les bibliothèques multilingues sont très attirantes. Qu'est-ce qui est posé en évidence, qui vient d'être lu, attend de l'être ? Les pages des livres sont-elles cornées ou alors c'est le royaume du marque-page bien propret, dans cette maison ? Je m'imprègne. Je découvre. Un auteur que je ne connaissais pas, un livre dont j'avais entendu parler. Un titre au hasard où je vois une dédicace manuscrite, d'amis ou de collègues, ça me touche.

Il arrive que le visiteur s'exclame, devant ma bibliothèque: "tiens, on lit la même chose!". Ainsi éclosent des conversations autour des livres, comme d'autres parlent de leur chien ou de leur chat. Même à l'institut de beauté, on a discuté romans la semaine dernière, la veine humour noir amuse Vénus, l'esthéticienne. Elle a sorti un livre de derrière la caisse : Franz Bartelt, Les bottes rouges, il paraît qu'elle le dévore, ces temps-ci. J'en aurais volontiers fait autant, on était bien, dans la blancheur cool et zen de l'institut.

J'aime lire tranquillement installée et dans le silence. Le lieu inconnu me devient peu à peu connu, comme la personne qui l'habite. A son retour, même si c'est dans 3 minutes, plus rien ne sera pareil, c'est sûr.

mercredi 20 février 2013

Classiques


Certains rêvent de posséder des volumes de La Pléiade. Pas moi. Plus maintenant, alors que ça me tentait, il y a 15 ou 20 ans. Je trouve à présent que ces objets ont l'air mort. On dirait qu'ils sont faits pour se dessécher sur une étagère. Le papier bible, tellement peu lisible, déprimant... Et puis des classiques, quel intérêt, alors qu'il en y en tant dont on se fiche... Balzac, Proust, même l'envie d'essayer m'a passé...  Zola certes reste un grand souvenir, j'ai tellement espéré pour Gervaise dans L'Assommoir; Stendhal, Maupassant aussi... presque autant que Stephan Zweig. Mais je ne les lis plus ; je suis désormais davantage émue par Albert Cohen (qui je crois est dans la Pléiade... Pauvre Solal, reclus dans la Pléiade...) ou Mario Vargas Llosa.

Peut-être qu'au fil du temps les classiques sont voués à disparaître. Même en classe de français au collège, ils sont remplacés, poussés dehors par d'autres classiques émergents. Au programme de sixième, il y a L'Odyssée... ensuite, ça passe directement à Vendredi ou la vie sauvage et autres littératures contemporaines, avec éventuellement un bref intermède Molière. Tout ça sans lire un livre en entier, des extraits, des manuels suffisent. Car tout fonctionne par bribes, ici-bas, il y a tant de contenu à assimiler et si peu de temps à y consacrer.

Récemment, quelqu'un m'a dit que le savoir livresque et encyclopédique ne perdurerait pas ; qu'on n'apprendrait bientôt à ne plus communiquer que par message de 140 caractères, et pas seulement sur Twitter. L'argument était que la façon dont se transmet la pensée n'est pas figée ; on est passé de l'écriture imagée sur papyrus à l'écriture alphabétique. Inventer une masse de connaissances ramassée dans un gros livre a pris des siècles. Pourquoi ne morcelerait-on pas à nouveau la pensée en petits fragments, facilement assimilables, pré-mâchés ? Ca correspond bien mieux à l'esprit de l'époque. C'est pas con, je me suis dit, dans ma tête... ma tête farcie de bribes de machins piochés çà et là... Pourtant, sur les liseuses, on peut maintenant télécharger des classiques tombés dans le domaine public. Les Misérables, La guerre des Gaules ou Les possédés, disponibles sur Amazon pour 0 euro. Bien sûr que des milliers de lecteurs s'emparent de ces fichiers, mais combien les lisent encore, d'un bout à l'autre et sans faiblir ?

jeudi 31 janvier 2013

Bibliothèque idéale

Enfant, je jouais presque tous les soirs à un jeu apaisant, dans mon lit, avant de m'endormir. Le jeu consistait à imaginer un endroit où j'aimerais habiter, tout en le dessinant avec mon doigt sur le drap. C'était toujours le même endroit: une seule pièce rectangulaire, pas très grande, avec toutes les fonctions indispensables à ma vie. Il y aurait donc mini-cuisine, salle de bains, toilettes et les murs tapissés de livres. Une porte épaisse me séparant du monde et du bruit. Je n'en sortirais pas ou peu, j'y serais très tranquille, imaginais-je. Je me sentais protégée dans cette bibliothèque idéale, pouvais alors doucement m'endormir en serrant mon doudou. Parfois, par temps chaud, je dessinais en plus une piscine.
Il m'arrive encore de jouer à ce jeu. Mes goûts sont devenus plus sophistiqués, les magazines déco sont passés par là. Pourtant, l'esprit reste le même. Ce serait une pièce avec des canapés et des fauteuils profonds, pourquoi pas en cuir usé comme dans les clubs anglais, du café (et le droit de fumer).  Les murs seraient couverts d'étagères bien rangées, par ordre alphabétique d'auteur ou par collection. L'éclairage serait tamisé, les tapis soyeux, les parquets craquants. Un chat passerait, jamais où on croit mais jamais parti non plus.
On y trouverait mes livres et mes disques préférés. Un abécédaire d'auteurs où il y aurait forcément Nancy Huston, Siri Hustvedt, John Irving de mes jeunes années, Eliot Perlman, en VO aussi si on veut pour une Anglophone touch. Léonard Cohen, Barbara, Brassens et Linda Lemay dans la discothèque. Des goûts Télérama, un genre de résumé des aspirations et des rêves de la classe moyenne au XXIème siècle. On pourrait en faire une sociologie bourdieusienne: "Léonard Cohen, un art moyen". Ou bien dans cinquante ans, une histoire culturelle à la Thompson, The Making of the French Middle Class,  qui mentionnerait Paul Auster ou Annie Ernaux comme tellement représentatifs des lectures stéréotypées de cette catégorie (dans le genre littérature classe moyenne, j'écrirai un jour sur J.G Ballard). Ou pourquoi pas une belle théorie adornienne sur le conditionnement des individus par l'industrie culturelle, car je suis terriblement aliénée à l'industrie culturelle, comme tout le monde, sauf que moi je le sais.
Cette bibliothèque serait également numérique, puisqu'il faut vivre avec son temps... mais j'ai beaucoup de mal à m'imaginer glisser dans le sommeil avec une tablette...

jeudi 15 novembre 2012

Dédicace

Quelque part dans des rayonnages de bibliothèques  universitaires, il y a un livre que je n'ai pas lu en entier et dans lequel je figure pourtant. Je l'avais reçu dans ma boîte aux lettres : un de ces ouvrages arides auxquels je ne comprends pas grand chose. Je me demandais pourquoi l'homme du chagrin d'amour me l'avait envoyé, à part pour se vanter de l'avoir écrit...
J'ai ouvert. Et j'ai vu, imprimé, en petits caractères, sur une des premières pages : "A Lectrice". Il me l'avait donc dédié, ce livre. J'en ai pleuré de bonheur, d'être là dans ce qui était tellement lui, son œuvre, ce dont il est le plus fier. C'était une belle surprise (il y a également, camouflée dans l'introduction, une expression qu'il utilisait pour me nommer tendrement, qui m'a tout autant touchée). Puis, quand nous en avons parlé, il a dit qu'il m'avait dédié ce livre en pensant que toute personne qui l'ouvrirait verrait que nous étions liés, et que cela serait éternellement ainsi, même bien après que nous aurons disparu de cette terre, quand les bibliothèques elles-mêmes auront disparu. C'était très romantique. Parfois, de passage dans une librairie, il le faisait commander, pour s'amuser, disait avec un clin d'œil à la vendeuse : c'est un super livre, dommage que vous ne l'ayez pas.
Le livre a été publié en poche, récemment, je ne sais pas si la dédicace y figure toujours. J'ai appris depuis que je n'étais pas la première femme objet d'une dédicace de cet auteur ; il y en avait eu une autre avant, à qui il déclarait sa flamme de façon plus explicite. Pour les livres suivants, il est devenu prudent, met désormais la dame du moment dans les remerciements - ça ne ferait pas très sérieux, pour la postérité, ce grand intellectuel qui papillonne de femme en femme et jure à chacune l'amour éternel en en-tête de ses livres...

mardi 13 novembre 2012

Lectures sur le divan

divan
J'ai parfois parlé lecture à des psychanalystes. Une fois, j'ai emprunté un livre repéré dans la bibliothèque de mon analyste : Une saison chez Lacan, de Pierre Rey. Je ne me souviens guère du contenu, si ce n'est que l'auteur semblait garder de son passage sur le divan un souvenir très positif, ainsi qu'une admiration sans borne pour Lacan... tout en ne racontant pratiquement rien de la traversée analytique. Dans le genre récit de cure, Les mots pour le dire, de Marie Cardinal, est bien plus beau et expressif.
Ce dont je me souviens en revanche, c'est d'avoir réfléchi à ce que pouvait signifier l'emprunt d'un livre à son analyste. C'est une transgression. Avoir entre ses mains, chez soi, un objet lui appartenant, crée une intimité soudaine. On sort du cadre, ça brûle (j'avais d'ailleurs pris grand soin du livre et l'avais rendu peu de temps après). En même temps, il y a le désir de lire. Et sûrement aussi celui de poser la question : "pourrais-je vous l'emprunter ?". Car cela casse l'asymétrie entre l'analyste, sujet supposé savoir, et l'analysant plus ou moins à sa merci. J'étais donc très satisfaite de montrer que moi aussi je m'intéressais à la psychanalyse et que je savais lire, de me placer en somme (presque) à égalité avec les spécialistes.
Par la suite, je me suis rendue compte que cette tentative infantile signait l'existence même de l'asymétrie : toute lectrice que j'étais, je restais sur le divan l'enfant terrifiée qui m'avait emmenée là-bas. Un peu plus adulte, je n'aurais pas eu à prouver que j'étais une lectrice ; la question de la démonstration ne se pose plus quand on sait qui on est.
Depuis, dans le quotidien, je perçois mieux que les grands démonstrateurs, ceux qui veulent à tout prix vous montrer qu'ils sont ceci ou cela, sont surtout des petits enfants terrifiés... et énervants... 



jeudi 1 novembre 2012

Lectrice

Je suis lectrice aussi parce que je me sens bien parmi les livres. Ca a commencé gamine Après Rémi et Colette, au CP, dont j'apprenais les phrases par coeur, j'en suis venue à la bibliothèque rose, puis à la bibliothèque verte. Je passais du bon temps avec Les six compagnons, Alice détective, un peu moins Le club des cinq, mais le lisais quand même. Les mémoires d'un âne me faisaient pleurer à chaque fois, Cadichon était comme un frère, alors que Les malheurs de Sophie et autres Petites filles modèles, ça m'a toujours agacée, Camille et Madeleine dans leur perfection plastique et comportementale, et Sophie tellement pénible.

David CopperfieldUn peu plus tard, j'ai lu beaucoup de la bibliothèque Rouge et Or (c'est là que j'ai rencontré pour la première fois Robinson et Vendredi). Mais mon préféré, illustré avec des gravures à l'encre de Chine effrayantes, comme les autres volumes de la collection, était David Copperfield. Je subissais avec David la perte de la mère, la tyrannie de l'affreux beau-père, la fin de l'enfance... désespoir... et j'attendais avec impatience le rayon de soleil, quand il rencontrerait M. Micawber (celui qui lui disait, en substance, si tu as 20 shillings et que tu dépenses 19 shillings et 90 pence, il ne t'arrivera rien. Mais si tu dépenses 20 shillings et 10 pence, tu es perdu). Et encore plus, je me languissais du moment où  David retrouverait sa tante (une maniaque qui repliait et rangeait tout soigneusement après utilisation, mais qui était aimante, au fond). Comme c'était bon que mon héros ait une nouvelle maison, un refuge, un avenir. Des bonnes larmes, cette lecture, c'était comme traverser la vie en accéléré, les joies, les duretés, le rejet, l'affection, le soulagement.

Parfois aussi, j'allais à la bibliothèque, ou bien le bibliobus venait à l'école. Une fois, voulant rendre un livre, je ne l'ai pas retrouvé. On a cherché partout, retourné toute la maison : rien. Le lendemain, penaude, j'ai dû avouer à la dame du bibliobus que j'avais perdu le livre. Elle m'a regardée d'un air sévère, grondée, dit : "il va falloir rembourser, maintenant". Ni une ni deux, ma mère qui n'aimait pas être prise en faute, est allée racheter un livre, bien plus beau que celui que j'avais perdu (qui n'était plus édité). La semaine suivante, toujours penaude, j'ai porté ce livre très beau et tout neuf à la dame du bibliobus. Alors là, elle s'est soudainement transformée. Plus de gros yeux, au contraire, elle était ravie, me disait : "oh c'est bien, tant de livres se perdent et ne sont pas remplacés...". C'était donc si simple, on pouvait ne pas respecter les règles, perdre les bouquins, si on achetait quelque chose à la dame ? Ca m'a soulagée, mais mise mal à l'aise aussi. Retrouver un bouquin de la bibliothèque me prenait souvent plusieurs heures, je prenais ça à coeur, et là je m'apercevais que finalement, c'était avantageusement remplacé par un achat de maman qui avait réglé ça en 10 minutes...

Quelques semaines plus tard, en visite chez ma grand-mère, j'ai entendu : "tiens, c'est pas à toi ça ? Je l'ai retrouvé en faisant du rangement". C'était le livre. Du coup, des années après, il est encore chez mes parents...