lundi 26 novembre 2012

Rencontrer ceux qu'on a lus

Il m'est arrivé de rencontrer des auteurs que j'avais lus assidument. D'abord, Daniel Pennac, que je dévorais adolescente. Je lui avait raconté, à la librairie où il signait des ouvrages ce jour lointain de ma jeunesse étudiante, que quand j'avais en main un de ses livres, je ne m'endormais pas avant de l'avoir fini. Je cheminais vers le dénouement avec fièvre, incapable de m'arrêter, enfilant les chapitres, désireuse de tout savoir du destin de Benjamin Malaussène. Pennac avait alors écrit comme dédicace : "comment veux-tu que je suive, lectrice, si tu lis en deux heures ce que j'écris en deux ans ?"
Quelques années plus tard, à un salon du livre,  j'ai dit en rigolant à Tonino Benacquista que c'était l'amour qui m'avait fait le découvrir, car j'étais tombée sur La Maldonne des sleepings dans la bibliothèque de mon compagnon (hasard de la vie, tous les polars ou presque que j'ai lus l'ont été par amour). Celui-là raconte l'histoire d'un contrôleur dans le train Paris-Venise. Benacquista nous avait chambrés sur le fait qu'on faisait de bien piètres amoureux, nous qui lisions Venise mais n'y n'étions jamais allés (mon compagnon avait précisé qu'il y était allé, mais pas avec moi... ). Benacquista a alors écrit sur la page de garde de La Maldonne : "Leur premier voyage à Venise, ensemble!".
 Mais cela fait longtemps que j'ai arrêté de fréquenter les salons du livre et autres signatures de libraires : pas l'âme d'un Chick poursuivant son Jean-Sol Partre. Devenir de plus en plus internaute a aussi contribué à changer mes habitudes. Je ne lis plus seulement les auteurs estampillés comme tels par un éditeur, me plonge dans des récits et autres opinions autopubliés sur le web. C'est comme ça que je suis arrivée sur une île et m'y suis installée comme lectrice, avant d'ouvrir mon propre salon où l'on cause. Cette semaine donc, ce sera différent. Je rencontrerai quelqu'un que je lis mais avec qui il y a des échanges réguliers, on se connaît, on tisse quelque chose, qui passera pour un moment de l'écrit à l'oral.
La nuit dernière, j'ai rêvé que je le cherchais partout dans sa ville et que je ne le trouvais pas, je m'étais perdue... J'en étais réduite à repartir bredouille, après avoir été chassée du seul refuge possible dans la ville, une sorte de campement de fortune, muni de lits de camps militaires. Métaphore du fait qu'on  ne retrouve peut-être jamais tout à fait ceux qu'on a lus...

samedi 24 novembre 2012

Lire quelqu'un

Ce besoin, toujours, de tout comprendre... Il m'arrive d'avoir l'impression de lire même les gens que je rencontre. Je les regarde, je les écoute, je m'en imprègne, et comme ça je déchiffre qui ils sont, ou plutôt je projette qui je crois qu'ils sont. Parfois, je décode ce que je crois qu'ils sont comme une proximité avec ce que je suis. Ca vient je ne sais d'où, ni pourquoi.
 
J'aimerais savoir lire les lignes de la main. Etre une gitane qui inspire respect et crainte aux passants, faire cliqueter mes bracelets et tourner ma jupe à volants, leur dire : "hey monsieur, viens voir, je sais ton avenir, laisse moi te dire"... avec un sourire un peu menaçant. Demander la pièce et regarder dans la main gauche du monsieur, savoir s'il va mourir bientôt, s'il sera riche, s'il se mariera et aura une descendance. Pouvoir consoler la jeune fille en lui disant que son amoureux reviendra, ou qu'elle en trouvera un autre, bien mieux et  très vite, ou que la fortune l'attend, le bonheur aussi, demain, je le vois, ne pleure pas, mademoiselle ! Avoir ce pouvoir de connaître l'avenir, sentir les choses, ensuite choisir de  dire ou ne pas dire ce que j'ai lu, consoler, punir peut-être, jeter un sort, qui sait.

Ou bien, j'aimerais être une guérisseuse, soulager en levant les brulûres et autres douleurs, comme la grand-mère de mon père le faisait dans les fermes, autrefois. Je lirais dans de vieux grimoires pour élaborer des remèdes et améliorer mon appréhension des mystères, je serais docteure de l'invisible et des ténèbres. Je me rêve en sorcière. Je me suis déjà amusée à faire croire à des enfants que j'avais le pouvoir de faire changer les feux de signalisation de couleur ou que je pouvais faire apparaître et disparaître des objets. Ou bien, qu'eux et moi, dans le silence, on pouvait entendre ou apercevoir les lutins de la forêt... Alors, comme par magie, un enfant entendait ou voyait un lutin...

mercredi 21 novembre 2012

Courrier de l'au-delà

Parfois je lis quelques lignes qui ont l'air plein mais qui sont un grand vide. Courrier de l'au-delà, un fantôme reparaît. Le sol s'ouvre sous mes pieds, coeur qui palpite, peur au ventre, l'appel misérable aux amis, la galère quoi !
 Le fantôme, depuis l'au-delà, se souvient vaguement d'un amour ancien, lui écrit quelques lignes pour avoir des nouvelles. Ou pour autre chose, on ne saura jamais. Les lignes voyagent dans le cyber-espace, anodines et pourtant tellement puissantes que quand elles arrivent à leur destinataire, elles la brisent, comme autrefois. Une tempête, dévastatrice, sur la plage encombrée de ses pensées. Elle revit l'histoire. Revoit la rencontre, l'amour fou, les questions, qu'est-ce qu'on fait maintenant ? La séparation. La déception. Le chagrin.
Combien de temps le manque la prendra-t-il ainsi ? A force d'éléments déchaînés, de séances d'analyse et de discussions avec Minerva, elle a compris que le fantôme est une illusion (le manque lui, est vrai, mais n'a pas grand chose à voir avec le fantôme). Et que seule la dignité sauve de la tempête. Le silence, serrer les dents, attendre que ça passe. Ferme ta gueule, lectrice, arrête de te plaindre. Ce n'est qu'un malheureux fantôme qui passe, cela fait bien longtemps qu'il est mort, il ne ressuscitera pas. Le sol finit toujours par se refermer et l'engloutir.
Le calme, enfin. Souffler. Se dire : il ne m'a pas eue, encore pas cette fois. Il ne m'aura plus jamais. La vie va reprendre. Oublier l'au-delà. Etre dans le présent.

mardi 20 novembre 2012

Le sel de la vie

Mon amie Minerva m'a offert ce charmant petit livre. On n'est plus au chapitre de l'assaisonnement culinaire mais dans l'art de pimenter le quotidien. L'anthropologue François Héritier nous apprend que la vie, et particulièrement sa vie, n'est pas faite que d'activités cérébrales harassantes, qu'il y a bien d'autres choses à goûter, à apprécier et à jouir. Elle en dresse la liste avec drôlerie et minutie. Cela va de la contemplation des paysages aux bonheurs exaltants, en passant par de grands défis personnels comme passer le permis de conduire. Et cela, sur une petite centaine de pages, sous la forme d'une longue liste que chacun est libre de compléter.
 
Extrait :
 "...observer la démarche des passants et faire de la psychologie sauvage, attendre à la terrasse d'un café, se dire qu'il faudrait faire de la gymnastique, penser parfois à respirer profondément, mettre à plat un trombone, monter à la main une mayonnaise ou des oeufs en neige, découvrir un fruit exotique délicieux, se remémorer le patois de son enfance ou des proverbes ou des savoirs, utiliser des mots justes qui surprennent, boire quand on a très soif, n'avoir jamais honte d'être soi..." (p.28).

C'est un cadeau qui ressemble à Minerva, tout comme le disque qu'elle vient de mettre dans ma boîte aux lettres (un "clin d'oeil", a-t-elle glissé en passant). Minerva a à coeur de faire du bien. Elle est toute en empathie et en légèreté, n'étouffe jamais, accompagne doucement. Elle m'évoque la chanson d'Enzo Enzo, "juste quelqu'un de bien, quelqu'un de bien, le coeur à portée de main...". Et me rappelle souvent que l'essentiel n'est pas dans les combats, l'ambition ou le travail acharné. Il nous arrive de partager nos lectures, mais bien plus nos coups de coeur et nos amours, nos indignations et nos angoisses. Un jour elle m'a écrit, à propos de notre relation, qu'elle avait l'impression de traverser la vie à côté de quelqu'un qui la connaît. Je peux écrire la même chose, et que j'en suis heureuse. Quelle chance de l'avoir rencontrée, ce jour lointain d'été...

samedi 17 novembre 2012

Cook

Je suis fan de Jamie Oliver. Cette décontraction culinaire, ce côté je-m'en-foutiste de talent, à fabriquer d'excellents repas avec trois fois rien, juste des herbes fraîches et un filet de citron. Je n'ai pas connu Jamie par ses livres, mais par des fiches cuisine qui étaient distribuées par le magasin Sainsbury's il y a quelques années. Se régaler sans se compliquer la vie ? Il suffit de lire la fiche : mettre dans un plat des pilons de poulet, un ou deux oignons coupés en morceaux, un peu d'ail, sel, poivre, herbes fraîches et huile d'olive. Passer au four et vers la fin, quand c'est cuit, ajouter des tomates cerises pendant 10 minutes (au supermarché, une fois, une dame s'est penchée vers mon chariot et a dit tout haut d'un ton outré : "mais qui peut bien acheter des tomates cerises hors saison ?" Pfff... comment expliquer que je recevais des enfants de moins de 10 ans, et que dans ces cas là, je m'asseois sur mes principes...  Jamie aussi recommande d'acheter des produits de saison, j'approuve évidemment, ça ne m'empêche pas de n'en faire qu'à ma tête...). Servir avec un mélange de couscous cuit au bouillon-cube et de courgettes revenues gentiment dans l'huile d'olive. Au moment de passer à table, arroser le poulet de citron, et voilà.
Devenue fan de Jamie grâce à Sainsbury's, je me suis pas mal penchée sur son livre Cook, qui n'a plus quitté ma cuisine. J'y ai puisé quelques unes de mes meilleures recettes : les pommes de terre rôties au romarin ou au thym, le saumon cuit juste comme il faut, la meringue blanche comme neige et tendre à l'intérieur, le shortbread à la farine de maïs... Cool, bon, rapide. Le genre de trucs que les chefs intellos à la française ne savent pas faire. J'ai également regardé souvent le programme télé "Pass it on", qui consiste à (ré)apprendre aux Anglais à cuisiner, en les encourageant à se transmettre des recettes et des savoir-faire. Je trouve ça chouette et j'ai envie d'y croire, même si je sais qu'il y a aussi des histoires de marketing, d'audience télé et de gros sous là-dedans...

jeudi 15 novembre 2012

Dédicace

Quelque part dans des rayonnages de bibliothèques  universitaires, il y a un livre que je n'ai pas lu en entier et dans lequel je figure pourtant. Je l'avais reçu dans ma boîte aux lettres : un de ces ouvrages arides auxquels je ne comprends pas grand chose. Je me demandais pourquoi l'homme du chagrin d'amour me l'avait envoyé, à part pour se vanter de l'avoir écrit...
J'ai ouvert. Et j'ai vu, imprimé, en petits caractères, sur une des premières pages : "A Lectrice". Il me l'avait donc dédié, ce livre. J'en ai pleuré de bonheur, d'être là dans ce qui était tellement lui, son œuvre, ce dont il est le plus fier. C'était une belle surprise (il y a également, camouflée dans l'introduction, une expression qu'il utilisait pour me nommer tendrement, qui m'a tout autant touchée). Puis, quand nous en avons parlé, il a dit qu'il m'avait dédié ce livre en pensant que toute personne qui l'ouvrirait verrait que nous étions liés, et que cela serait éternellement ainsi, même bien après que nous aurons disparu de cette terre, quand les bibliothèques elles-mêmes auront disparu. C'était très romantique. Parfois, de passage dans une librairie, il le faisait commander, pour s'amuser, disait avec un clin d'œil à la vendeuse : c'est un super livre, dommage que vous ne l'ayez pas.
Le livre a été publié en poche, récemment, je ne sais pas si la dédicace y figure toujours. J'ai appris depuis que je n'étais pas la première femme objet d'une dédicace de cet auteur ; il y en avait eu une autre avant, à qui il déclarait sa flamme de façon plus explicite. Pour les livres suivants, il est devenu prudent, met désormais la dame du moment dans les remerciements - ça ne ferait pas très sérieux, pour la postérité, ce grand intellectuel qui papillonne de femme en femme et jure à chacune l'amour éternel en en-tête de ses livres...

Faire la lecture

Un soir, j'étais allée écouter mon analyste présenter et commenter deux livres de Lacan, Des noms-du-père et Le triomphe de la religion. Elle en avait lu quelques extraits. C'est ainsi que mon analyste m'avait fait la lecture. Une expérience inédite. J'avais l'impression qu'elle ne parlait que pour moi, alors qu'il devait y avoir cinquante personnes dans la salle surchauffée de la librairie et que j'étais tout au fond. Elle avait évoqué le propos de Lacan mais aussi son métier et la question plus vaste du désir de l'analyste. Elle avait lu notamment tout ou partie de ce passage :
"J'écoute. De ces vies que, depuis près de quatre septénaires, j'écoute donc s'avouer devant moi, je ne suis rien pour peser le mérite. Et l'une des fins du silence qui constitue la règle de mon écoute est justement de taire l'amour." (Discours aux catholiques, p. 17).
Au long de cette intervention de mon analyste, je l'avais perçue sous un jour différent : drôle, spontanée, laissant ses mots circuler au lieu de les peser un par un comme en séance. Cela m'avait fait bizarre, d'entendre son rire et quelques anecdotes personnelles.
J'adore, qu'on me fasse la lecture, c'est une autre façon de lire, qui passe par la voix d'autrui, on n'est plus seul avec le texte. J'adore surtout qu'on me fasse la lecture au lit. Une de mes plus belles photos d'enfance, que j'ai égarée je ne sais comment (j'en suis très triste), est justement une photo où ma mère lit une histoire à ses enfants, allongée avec nous dans le lit conjugal. Un homme dans le passé m'a souvent lu des passages de livres, au lit. La plupart du temps, c'était des théories compliquées auxquelles je ne comprenais goutte, j'aimais juste écouter et me laisser bercer. Parfois, je m'endormais, comme petite fille j'aimais m'endormir au milieu des conversations des adultes, rester là, au coeur de la vie, ne pas en perdre une miette même si le sommeil était toujours le plus fort.

mardi 13 novembre 2012

Lectures sur le divan

divan
J'ai parfois parlé lecture à des psychanalystes. Une fois, j'ai emprunté un livre repéré dans la bibliothèque de mon analyste : Une saison chez Lacan, de Pierre Rey. Je ne me souviens guère du contenu, si ce n'est que l'auteur semblait garder de son passage sur le divan un souvenir très positif, ainsi qu'une admiration sans borne pour Lacan... tout en ne racontant pratiquement rien de la traversée analytique. Dans le genre récit de cure, Les mots pour le dire, de Marie Cardinal, est bien plus beau et expressif.
Ce dont je me souviens en revanche, c'est d'avoir réfléchi à ce que pouvait signifier l'emprunt d'un livre à son analyste. C'est une transgression. Avoir entre ses mains, chez soi, un objet lui appartenant, crée une intimité soudaine. On sort du cadre, ça brûle (j'avais d'ailleurs pris grand soin du livre et l'avais rendu peu de temps après). En même temps, il y a le désir de lire. Et sûrement aussi celui de poser la question : "pourrais-je vous l'emprunter ?". Car cela casse l'asymétrie entre l'analyste, sujet supposé savoir, et l'analysant plus ou moins à sa merci. J'étais donc très satisfaite de montrer que moi aussi je m'intéressais à la psychanalyse et que je savais lire, de me placer en somme (presque) à égalité avec les spécialistes.
Par la suite, je me suis rendue compte que cette tentative infantile signait l'existence même de l'asymétrie : toute lectrice que j'étais, je restais sur le divan l'enfant terrifiée qui m'avait emmenée là-bas. Un peu plus adulte, je n'aurais pas eu à prouver que j'étais une lectrice ; la question de la démonstration ne se pose plus quand on sait qui on est.
Depuis, dans le quotidien, je perçois mieux que les grands démonstrateurs, ceux qui veulent à tout prix vous montrer qu'ils sont ceci ou cela, sont surtout des petits enfants terrifiés... et énervants... 



dimanche 11 novembre 2012

Why do women write more letters than they post ?

Darian LeaderWhy do women write more letters than they post? est le titre d'un ouvrage de vulgarisation psychanalytique de Darian Leader, qui présente avec humour (anglo-saxon)  les principales thèses freudo-lacaniennes sur les différences de structuration du désir masculin et féminin (il a été affreusement et beaucoup trop sérieusement traduit en français par A quoi penses-tu ? Les incertitudes de l'amour, chez Odile Jacob). Pour revenir à la version originale, et la résumer - ce qui va induire quelques caricatures genrées -, l'auteur réalise "a sort of collage of observations and explanations about the sexuality of men and women".

Côté masculin,  et en simplifiant, il importerait surtout au garçon de posséder l'objet de son désir. C'est pourquoi il n'hésitera pas à éliminer des rivaux éventuels -  c'est même l'existence de tels rivaux qui peut-être stimulera le désir. Une fois possédé, l'objet du désir sera considéré comme acquis. Mais posséder cet objet n'est pas sans risque, entre autres parce qu'il s'agit alors de prendre la place du père et de s'exposer au risque de castration par la mère. D'où le recours à des stratégies de contournement, tels que le rituel (pour désamorcer l'angoisse liée au risque) ou le désir détourné vers un autre objet que l'objet de désir véritable (d'où la célèbre dichotomie entre la maman et la putain). 

Côté féminin, la question principale serait plutôt de savoir comment on devient l'objet de désir - ou comment on le reste. La femme est donc attentive au désir de l'autre, elle en fait un motif perpétuel d'interrogations. Par exemple, elle réitérera à l'infini des demandes de preuves d'amour car ainsi elle s'assure de faire partie de l'autre en incarnant son désir. De la même façon, il lui importera davantage de soutenir le désir de l'objet que de le posséder, car ce qu'elle désire vraiment est au-delà de l'objet lui-même, puisque son manque ne peut jamais être comblé (elle en est plus ou moins consciente). Elle préfèrera donc parfois maintenir un certain degré de frustration, résister au désir, que de le réaliser.



Pourquoi les femmes écrivent-elles donc davantage de lettres qu'elles n'en n'envoient ? Pour Leader, la différence de structuration du désir chez l'homme et la femme fera que l'homme s'emploiera à dissimuler ses faiblesses (particulièrement aux yeux de ses rivaux) et donc aussi la différence qui existe entre le réel et le langage. Il enfermera dans le langage son récit,
s'attachera à nommer ce qui lui arrive de façon définitive, comme si  le langage rendait compte
du réel.
 
Tandis que la femme, au contraire, s'emploiera à exposer l'écart entre réel et langage, car cet écart symbolise ce qui rend nécessaire qu'elle soit objet de désir : l'existence chez elle comme dans le langage du manque, de l'incomplétude. La lettre non envoyée, c'est l'incomplétude par excellence : à chaque instant, le message doit faire l'objet de corrections, de remaniements, exprimant continuement l'impossibilité de rendre compte du réel qui échappe. L'absence de réponse - puisque la lettre n'est pas envoyée - est également une façon de maintenir le désir, en ne recevant rien en retour donc en ne possédant pas l'objet de désir.

Le blog, c'est un peu pareil : toujours incomplet. Et l'absence de réponses - ici, de commentaires - est peut- être le moyen inconscient de soutenir le désir (il y a davantage de femmes qui bloguent que d'hommes, il me semble...).

mercredi 7 novembre 2012

Soumission à l'autorité



Soumission à l'autoritéStanley Milgram a montré, dans un ouvrage fameux paru en français en 1974, Soumission à l'autorité, ouvrage qui serait inimaginable aujourd'hui tant il paraît cruel à l'égard des participants soumis à l'expérience, que l'obéissance est constitutive de l'être humain et de la vie en société. Par un ensemble de mécanismes et d'institutions, l'organisation familiale, le cadre scolaire, l'armée, la vie quotidienne, nous intériorisons progressivement l'ordre social, où l'obéissance est récompensée. A tel point que, placés dans une situation où nous acceptons de nous soumettre à une autorité (librement, il est très important qu'il s'agisse d'un choix libre), nous pouvons être amenés à avoir des comportements contraires à nos valeurs morales. C'est ce qui se produisait pour la plupart des participants à l'expérience de Milgram, qui acceptaient d'infliger des décharges électriques - parfois mortelles - à des êtres humains innocents, sous prétexte qu'ils obéissaient à un expérimentateur et s'incrivaient dans un projet scientifique. Comme le montre Milgram, il nous est relativement facile de nous concentrer sur la tâche technique que nous exécutons, et de ne pas envisager les conséquences plus lointaines de nos actes, surtout si nous avons la certitude que celles-ci seront assumées par un autre que nous. Et cela, quel que soit notre statut social, notre âge ou nos opinions politiques.
L'actualité de cette expérience m'apparaît à chaque fois que j'observe avec quelle facilité nous obéissons aux injonctions, qu'il s'agisse d'ordres d'un supérieur hiérarchique, de normes socio-culturelles ou biopolitiques dominantes ou simplement de la satisfaction de bien faire la tâche qui nous incombe (même s'il faut distinguer, indique Milgram, entre conformisme : comportement semblable à celui de pairs n'ayant aucunement le droit de nous dicter notre conduite ; et obéissance : soumission à une autorité supérieure).
Il y a peu, j'ai remarqué qu'un de mes collègues récemment arrivé n'hésite pas à résister aux injonctions qu'il estime injustifiées ou stupides. Assez souvent, il est suivi par d'autres. Je me souviens alors de l'expérience de Milgram, et des effets de groupe qui peuvent s'observer quand un des participants commence à résister à l'expérience. D'autres suivent et réfléchissent à deux fois avant de se soumettre à leur tour à l'autorité.

lundi 5 novembre 2012

Bagatelle


Lingerie
Esméralda est la seule personne de ma famille qui m'ait jamais livré des secrets de séduction. Quand j'étais ado, elle m'offrait de la lingerie fine, elle disait : c'est de ton âge !, et ma mère même si elle n'était pas d'accord et trouvait que ce n'était pas du tout de mon âge, n'osait pas contrarier sa soeur.
Un peu plus tard, elle m'a dit : tu sais qu'il y n'a que deux choses pour retenir un homme, la cuisine et la bagatelle. S'il va voir ailleurs, tu pourras toujours faire la cuisine... On riait, quand elle disait ce genre de chose. Encore maintenant.
La lingerie a une histoire. Elle a connu une mutation fabuleuse au début du XXème siècle, quand les femmes ont abandonné le corset pour des dessous plus légers, qui se sont généralisés. Cependant, le soutien-gorge fait plus de mal que de bien, paraît-il, surtout dans les pays d'Europe du Sud où il est porté très précocément. En quelques années, les muscles qui soutiennent les seins s'atrophient, la poitrine tombe, rendant ainsi plus nécessaire le soutien-gorge. Si on ne portait jamais de soutien-gorge, les seins ne tomberaient pas (ou beaucoup plus tardivement). Le soutien-gorge est donc une invention géniale de l'industrie pour nous faire croire qu'elle règle, de façon élégante et sexy, un problème qu'elle a elle-même créé. C'est en tout cas ce qu'affirme un médecin du sport de Bensançon, qui a mené des expériences "seins libres" et effectué des mesures précises du redressement des seins ayant renonçé au soutien-gorge.
Pas si facile pourtant d'enterrer les bustiers et la dentelle... Que deviendrons-nous sans eux, et sans la bagatelle ? Ne serait-ce que dans nos pauvres fantasmes contraints par l'industrie textile.
Récemment, j'ai appris que la bagatelle est... une recette de cuisine, du Québec, un genre de trifle, doux et réconfortant, comme Esméralda. Quand nous serons bien vieilles, le soir, à la chandelle, il restera toujours la bagatelle culinaire...

Liaisons dangereuses

Liaisons dangereuses
Avant-hier, ma tante Esméralda, une femme charmante mais un peu sorcière, qui s'est toujours sentie concernée par la séduction, m'a parlé rencontres sur internet. Ca l'intéresse,  à près de 70 ans et après plus de 40 ans de mariage. Moi aussi. Intriguants, en effet, tous ces  hasards qui se produisent dans les souterrains cybernétiques, on se demande à qui on a affaire, il faudrait rester méfiant et puis on risque des déceptions, mais quand même, il se trame de bien jolies histoires parfois... Vas-y  je t'écoute, je lui dis, c'est pour mes recherches (tu parles...). Elle : tu te souviens de Babe ? Une de mes amies, une voisine, qui avait deux enfants. Eh bien, raconte-t-elle émoustillée, elle s'est mise à jouer au scrabble sur internet. Elle a toujours joué, et là elle avait les parties à domicile, alors tu penses...  jusqu'à trouver un partenaire en ligne. Ils ont bavardé, sympathisé, charmant le type, et puis exerçant quasiment la même profession que le mari... qu'elle a fini par quitter pour son partenaire de scrabble, tandis que lui quittait sa femme. Ils se sont mariés, depuis. 
Après, elle me dit : et t'as pas connu toi, Gédéon, le copain de Phœbus (Phœbus est le mari d'Esméralda) ? Non, tu dois pas te souvenir, t'étais petite... Il y a quelques années, il a perdu sa femme. Il l'aimait tellement, en admiration il était, on se disait qu'il n'en trouverait jamais une autre... eh bien six mois plus tard, il était amoureux ! Il s'était fabriqué une fiche sur Mie-tic, espérant lutter contre la solitude. La soeur de sa (future) dulcinée a vu cette fiche et a dit à cette femme : je crois que ce type te conviendrait. Quand ils se sont rencontrés, sur un parking (note romantique du récit), ça a été le coup de foudre, il paraît. Et tu vois, cette femme ressemblait trait pour trait à celle qui était morte... ça m'a fait bizarre, à moi, de voir comme une copie de ma copine en plus jeune.
Je lui réponds : il paraît qu'on cherche toujours la même personne, il y a une dimension inconsciente là-dedans. Et pour ne pas être en reste : tu sais ce que j'ai entendu à la caisse du supermarché l'autre jour ? Une caissière qui demandait à une dame pourquoi son fils ne l'accompagnait plus pour faire ses courses. La dame avait un air dépité. Elle a dit : il a quitté la maison, du jour au lendemain. Une femme est venue le chercher, avec ses affaires. 12 ans de plus que lui, bon c'est pas une question d'âge mais vous vous rendez compte, elle n'est même pas montée me dire bonjour, à moi, alors que je marche avec une canne, aucun respect pour une handicapée. Il vit avec elle, maintenant, à l'autre bout de la France. Trop bonne pâte, il lui refait sa maison de 200 mètres carrés (on aurait dit que la précision du nombre de mètres carrés ajoutait à la démonstration : elle l'a répété plusieurs fois). Mais est-ce qu'elle va le garder, après ? C'est pas sûr. En tout cas, qu'il ne s'avise pas de revenir à la maison, il n'aura plus de chambre ! Tout ça, c'est internet, il y passait des heures, ah il avait bien préparé son coup...

On sentait toute l'amertume et la mesquinerie de la femme délaissée. On avait envie de lui dire : laissez-le donc vivre un peu, votre fils, madame.
Autrefois, il y avait eu cette chanson de Barbara : Madame, quand la mère avait gagné.

Je reçois, à l'instant où je rentre chez moi
Votre missive bleue, Madame.
Vingt fois je la relis, et mes yeux n'y croient pas.
Pourtant, c'est écrit là, Madame
Et de votre douleur, je me sens pénétrée
Mais je ne pourrais rien, Madame.
Vous savez, aujourd'hui, que de l'avoir perdu,
C'est lourd à supporter, Madame.
Vous demandez pardon de n'avoir pas compris
Ce qu'était notre amour, Madame.
Vous n'aviez que ce fils, vous aviez peur pour lui
Et vous l'avez gardé, Madame.
Ne me demandez pas ce qu'a été ma vie
Quand vous me l'avez pris, Madame.
Je me suis toujours tu, ce n'est pas aujourd'hui
Que je vous le dirais, Madame. 
etc.

Là, la mère avait perdu. Esméralda, tellement maternelle, dont un enfant est mort, était choquée qu'on puisse tirer un trait sur un fils. Pourtant c'est ainsi que les femmes se comportent, à se bagarrer pour être la préférée, à éliminer la mère ou la conjointe indésirable, à s'arracher les hommes... Rivalités conscientes et inconscientes, le marché télématique n'est pas différent. La nuit dernière, j'ai justement rêvé d'une grande scène d'engueulade avec ma belle-mère, sous les yeux de son fils qui est aussi mon compagnon et qui semblait incapable de choisir son camp... 

vendredi 2 novembre 2012

Héroïnes


A certaines périodes, ça devient maladif, je lis tout, les boîtes de lait et les emballages de céréales sur la table du petit déjeuner, les bouteilles de shampoing à la salle de bains, même la composition du détergent aux toilettes ou les autocollants de voitures. Sans compter les magazines débiles, le journal, mon horoscope, bien sûr, quotidiennement ; ou bien un bouquin trouvé n'importe où et à propos de n'importe quoi, ou encore les yeux ouverts sur l'écran de l'ordinateur comme si j'allais pouvoir absorber tout ce qui déferle continument de l'océan cybernétique. Je deviens malade de lecture, c'est une addiction. Parfois, même dans mes rêves, je lis ou ai envie de lire.

Car depuis toujours, lire calme mon anxiété. Bien plus que ne le ferait la parole ou l'action, et plus rapidement que la psychanalyse. Si j'ai peur et que je me mets à lire, j'aurai moins peur. Si un grand bonheur m'assaille et même m'engloutit, de la même façon je m'en distancierai ainsi. Plus rarement, j'écrirai quelques pensées éparses dans un petit carnet, mais je crois que je préfère toujours faire la voyeuse plutôt que me raconter moi-même, lire plutôt qu'écrire, dissoudre les émotions, plutôt que leur donner corps en les codifiant.  J'observe, je décrypte, je me fonds dans les autres, je deviens eux, disparaissant dans ce qu'ils sont.

Surtout les personnages de grandes amoureuses, des modèles, en quelque sorte. Adolescente, qu'est-ce que j'aimais Anna Karénine... une femme qui avait le courage de tout quitter pour un homme, même ce qu'elle avait de plus cher, son fils... qui mourait d'amour, à la fin... pourtant son Vronsky était plutôt fanfaron et lâche... D'autres d'Anna sont fascinantes, la Nana de Zola par exemple, tellement forte, parfois manipulatrice avec les hommes (ça me plaît). C'est pourquoi j'aime le prénom Anna (je trouve très belle et très attachante Anna Karina au cinéma, également). Par contre,  Ariane du Solal de Belle du Seigneur m'a toujours énervée, une enfant gâtée, jamais satisfaite, geignarde... Je préfère donc Solal, et plus généralement Albert Cohen, avec ses névroses obsessionnelles, sa judéïté, son style lyrique qui viennent combler si complètement le vide hystérique.
 
Plus récemment, j'ai beaucoup lu Camille Laurence - un style simple, qui ne tergiverse pas, droit au but. Elle ne s'embarrasse pas tellement non plus de construction de récits ou de déroulement d'intrigues, elle ne parle que de sa vie, de ses lectures et de ses amants et ça nous suffit, à nous qui peut-être aimerions bien avoir une telle vie, des découvertes de lectures et autant d'amants. Par exemple, un épisode de sa jeunesse, chez sa grand-mère où elle a invité un garçon. La grand-mère les a surpris alors qu'ils étaient sur le point de faire l'amour. C'est dans L'amour, roman, les premières pages :


Camille Laurens, L'amour roman"Je me suis levée, j'ai posé le couteau sur la table, j'ai dit : écoute mamie, mais je n'avais pas l'intention de parler, qu'est-ce que j'aurais pu dire, j'avais ce désir de lui qui m'était resté parce qu'on n'avait pas osé continuer, j'en étais comme engorgée. Elle a senti que j'allais partir, m'en aller, la quitter, que même, probablement, je ne viendrais pas la rejoindre le soir au salon pour regarder la télévision avec elle, ni plus tard dans sa chambre lui lire un roman, que je resterais dans la mienne prétextant du travail à finir ; alors elle a posé la main sur mon bras, m'obligeant à me rasseoir, sa main toujours munie de l'économe, sa main couverte de ces tâches brunes qu'elle appelait des fleurs de cimetière et dont j'ai moi-même quelques unes sur la main qui court aujourd'hui, je me suis rassise en disant : quoi ? elle a encore taillé un oeil à la pointe du couteau, puis elle m'a dit, non pas sur le ton de reproche ou du mépris, non, ce n'était ni un jugement ni une certitude mais une vraie question, soudain, dont peut-être moi j'avais la réponse - je me rappelle ses yeux d'enfant, le désir inquiet de sa voix -, elle m'a dit : est-ce que c'est ça, l'amour ?".

Ce genre de question m'a toujours paru essentiel... Mais enfin, est-ce que c'est ça, l'amour ? me demandé-je en bricolant un repas ou en faisant une lessive, ou en embrassant distraitement mon compagnon... comme je me la posais autrefois, quand je faisais clandestinement une réservation d'hôtel ou quand je jouissais dans les bras d'un autre que mon partenaire légitime. Mais enfin, est-ce que c'est ça, l'amour ? Ca résumerait assez bien aussi le destin d'Emma Bovary, le repoussoir, l'anti-modèle, et pourtant...

jeudi 1 novembre 2012

Chez moi

canapé de FreudJe suis contente d'avoir un chez moi virtuel. J'étais sur le point de le détruire, l'autre jour, puis l'ami blogueur m'a dit que c'était dommage, il avait raison, je me sens bien ici. J'ai moins l'impression de squatter que quand je vais chez lui, surtout en ce moment qu'il fait très froid sur son île, c'est désert, gris, je frissonne. 
Alors que chez moi, j'aime bien ce rouge intime et chaleureux, le rouge du velours et des maisons closes, le rouge du sang aussi, on ne sait pas trop ce qui pourrait se passer... Ca me rappelle un peu la cabinet de travail dans la maison de Freud, à Londres, là où ont été transférées toutes ces affaires quand il a dû quitter Vienne en 1938. Son cabinet n'était pas rouge mais très intime, chargé de bibelots - il versait dans l'art égyptien -, il devait faire en sorte que ses patients soient en confiance, m'étais-je dit. Une fois, dans une de ses maisons, à Vienne ou à Londres, j'ai vu également un petit film de famille le montrant au milieu de ses enfants et petits enfants... un papy gâteau, il semblait, très affectueux avec ses proches, alors qu'il est toujours dépeint comme un type sévère et très ambitieux. Je connais un vieux monsieur un peu comme ça, l'air sévère et carrière très sérieuse, mais tellement attentif et affectueux...

Lectrice

Je suis lectrice aussi parce que je me sens bien parmi les livres. Ca a commencé gamine Après Rémi et Colette, au CP, dont j'apprenais les phrases par coeur, j'en suis venue à la bibliothèque rose, puis à la bibliothèque verte. Je passais du bon temps avec Les six compagnons, Alice détective, un peu moins Le club des cinq, mais le lisais quand même. Les mémoires d'un âne me faisaient pleurer à chaque fois, Cadichon était comme un frère, alors que Les malheurs de Sophie et autres Petites filles modèles, ça m'a toujours agacée, Camille et Madeleine dans leur perfection plastique et comportementale, et Sophie tellement pénible.

David CopperfieldUn peu plus tard, j'ai lu beaucoup de la bibliothèque Rouge et Or (c'est là que j'ai rencontré pour la première fois Robinson et Vendredi). Mais mon préféré, illustré avec des gravures à l'encre de Chine effrayantes, comme les autres volumes de la collection, était David Copperfield. Je subissais avec David la perte de la mère, la tyrannie de l'affreux beau-père, la fin de l'enfance... désespoir... et j'attendais avec impatience le rayon de soleil, quand il rencontrerait M. Micawber (celui qui lui disait, en substance, si tu as 20 shillings et que tu dépenses 19 shillings et 90 pence, il ne t'arrivera rien. Mais si tu dépenses 20 shillings et 10 pence, tu es perdu). Et encore plus, je me languissais du moment où  David retrouverait sa tante (une maniaque qui repliait et rangeait tout soigneusement après utilisation, mais qui était aimante, au fond). Comme c'était bon que mon héros ait une nouvelle maison, un refuge, un avenir. Des bonnes larmes, cette lecture, c'était comme traverser la vie en accéléré, les joies, les duretés, le rejet, l'affection, le soulagement.

Parfois aussi, j'allais à la bibliothèque, ou bien le bibliobus venait à l'école. Une fois, voulant rendre un livre, je ne l'ai pas retrouvé. On a cherché partout, retourné toute la maison : rien. Le lendemain, penaude, j'ai dû avouer à la dame du bibliobus que j'avais perdu le livre. Elle m'a regardée d'un air sévère, grondée, dit : "il va falloir rembourser, maintenant". Ni une ni deux, ma mère qui n'aimait pas être prise en faute, est allée racheter un livre, bien plus beau que celui que j'avais perdu (qui n'était plus édité). La semaine suivante, toujours penaude, j'ai porté ce livre très beau et tout neuf à la dame du bibliobus. Alors là, elle s'est soudainement transformée. Plus de gros yeux, au contraire, elle était ravie, me disait : "oh c'est bien, tant de livres se perdent et ne sont pas remplacés...". C'était donc si simple, on pouvait ne pas respecter les règles, perdre les bouquins, si on achetait quelque chose à la dame ? Ca m'a soulagée, mais mise mal à l'aise aussi. Retrouver un bouquin de la bibliothèque me prenait souvent plusieurs heures, je prenais ça à coeur, et là je m'apercevais que finalement, c'était avantageusement remplacé par un achat de maman qui avait réglé ça en 10 minutes...

Quelques semaines plus tard, en visite chez ma grand-mère, j'ai entendu : "tiens, c'est pas à toi ça ? Je l'ai retrouvé en faisant du rangement". C'était le livre. Du coup, des années après, il est encore chez mes parents...